Les clous de la crucifixion

N’importe quel esprit suffisamment distrait, habitué à laisser traîner le regard sur les recoins des retables et plafonds, aura remarqué en déchiffrant les représentations de la passion du Christ que la grande question avec les clous de la croix c’est celle de leur nombre…. Deux, trois ou quatre ?

Ange portant 3 clous forgés en
diamant, passés au travers d’un petit cœur.
Cet angelot est parfois pris pour cupidon !
(Retable principal sanctuaire des Vernettes.)

Ange portant calice et 2 clous élégants. (Retable principal église de Peisey)
Le troisième est-il disparu ?

L’ange qui tient les 3 clous forgés et le marteau semble si désolé qu’il en a
perdu les ailes.
Ou bien est-ce une allégorie d’une belle tzigane ?
(Fresque du plafond de la nef des Vernettes.)

En montagnette de Landry, la croix de Barmont (datée de 1869 ) est la seule qui affichait à l’origine deux têtes de clous forgés.
Il n’en reste plus qu’un, joliment capitonné de lichen.

Clous-boulons et sedula.
Croix récente du presbytère de Landry

Sur la croix, il n’y a pas que les clous du supplicié, mais aussi ceux qui fixent le Titulus INRI (fresque plafond de la nef des Vernettes)

Croix de fer forgé.du 19ième siècle.
Couronne d’épine et trois clous.
chapelle Saint Antoine de Padoue, route des Echines,
aux Maisonnettes.

Décoration moderne utilisant la croix de St Maurice munie d’un cœur et grands clous forgés . Eglise de Landry

La croix symbolise le lien entre le ciel et la terre.
Mais qu’est-ce qui rend cette croix si douloureuse, si … charnelle ?
Ce  sont les pointes de fer grossièrement forgées qui ont  rivé  la chair au bois :

les fameux clous.

Croix aux trois clous. Porte de Rosset

Les premières représentations de la passion montrent une croix bien large où les deux pieds sont cloués côte à côte. Cette représentation prévaut encore dans le monde orthodoxe.
Côté catholique, à partir du XIIIe siècle, le corps du Christ est fixé avec trois clous, les deux pieds étant ramenés l’un sur l’autre, le gauche sur le droit, parfois même les jambes croisées. Le corps tordu traduit l’extrême souffrance.
Fin XVI ème, le concile de Trente se penche sur la question mais finalement ne donne pas de consigne aux artistes .
C’est une évolution dans la façon de représenter Jésus qui amènera un changement : avec 3 clous le corps est distordu, pathétique ; mais avec 4 clous, il récupère une peu de dignité. Ainsi, au XVIII et XIXe siècle , on représente un christ moins torturé, voire athlétique et beau comme un Dieu jusque dans la mort.
On matérialise plus souvent la sédula (sédile) console de bois qui aurait permis de reposer les pieds du supplicié. Pourtant, si ce support a existé, (Et en fait la sédula était au niveau des reins du supplicié…) il ne faut pas imaginer qu’il constituait un
élément de confort : c’était un moyen de faire durer l’agonie…
Alors qui croire ? Les légendes, les artistes, les « traités de saintes images »? Le Saint Suaire dit « de Turin » (après avoir été pendant 125 ans « de Chambéry » ) représenté dans l’église de Peisey, est le seul à être formel :
3 clous ! Deux dans les poignets et un traversant les deux talons…
c’est-à-dire exactement PAS où toutes les représentations les mettent : au milieu de la main et du pied, ce qui n’aurait causé « que » déchirures….
Ste Hélène, impératrice, a retrouvé la Sainte Croix et 3 clous .

Que sont-ils devenus ? Passionnant roman qui ne tiendra pas dans cette page. Tout le moyen âge vénérait différents clous…qui avaient eux-mêmes été mis en contact avec un saint clou.
La France héberge aujourd’hui encore trois clous ou portions de clous :
l’un à Notre Dame de Paris (acheté à Constantinople par St Louis )
Une pointe de clou se trouve à Toul (rapporté de Trèves où vécu Ste Hélène par St Gérard)
le 3ième a été fondu dans le mors du cheval de Constantin qui se trouve à Carpentras.
Les Tsiganes disent qu’ils sont maudits parce que le forgeron qui a fabriqué les fameux clous était des leurs… Pourtant, ce forgeron, pris de pitié, et pensant empêcher le supplice de Jésus, n’aurait livré que trois des quatre clous commandés : c’est pourquoi le Christ eut les deux pieds fixés par un seul clou.
Les infâmes clous sont particulièrement représentés dans l’art montagnard, même avant que l’art baroque n’atteigne la contrée. Est-ce aussi parce qu’à cette époque, les clous étaient précieux ? tout se construisait avec des chevilles de mélèze.

Chrisme intégrant les 3 clous, gravés
sur linteau : maison voisine de la chapelle à
Pracompuet.

Chrisme avec 3 clous plantés dans un cœur. Motif très rare, sur une poutre jambière de charpente, datée 1684 à Peisey-d’en-bas.

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