Article de Mr Michel Dumont-Mollard, membre titulaire de l’Académie de Savoie
Titre : L’orgue de Peisey-Nancroix



C’est quelque peu mystérieux, au sein d’une petite église de haute-montagne de trouver
un orgue à tuyaux perché sur une modeste tribune, à laquelle on accède d’ailleurs par une simple et précaire échelle de meunier.Surprenant,car il n’est pas courant de rencontrer un orgue dans une église de montagne ; la modestie des habitants du lieu, l’âpreté de la vie rurale, ne sont pas habituellement des facteurs qui facilitent l’installation ni le financement d’un instrument d’un coût réputé fort onéreux ; cependant la riche décoration engagée dans l’édification des retables relève déjà à elle seule de l’attachement des paroissiens en leur église et la foi revivifiée par la catéchèse du concile de Trente. Tout devait concourir à la magnificence des cérémonies, rehaussée par la musique : les chants non plus seulement acapella mais harmoniquement accompagnés ; avec la découverte d’un répertoire de musique sacrée tant auprès de compositeurs italiens comme :
Giovanni Battista ,
Martini,
Bernardo Pasquini,
Domenico Scarlatti,
ou peut être français :
Louis-Claude Daquin, célèbre par ses Noëls,
Michel Corrette,
Nicolas Séjan etc.
Ce ne sont là qu’hypothèses de musicologues; car la composition assez modeste de l’instrument limitait cependant le répertoire. De son histoire, nous manquons sérieusement de connaissances. Quel fut son commanditaire ? Un généreux donateur, la communauté des fidèles ? Faute d’archives, nous ne savons rien, sinon que son facteur venait de Sagliani d’Andorno, petite commune de la province de Biella en Piémont ; dénommée aujourd’hui: Sagliano Micca (de 1600 âmes!)
Joseph-Michel Ramasco, tel était son nom, édifia l’instrument en 1773.
Il appartenait à une famille d’organiers ; deux autres frères: Giuseppe et Clément œuvraient aussi à l’atelier. Cet instrument dans sa structure et sa composition dut servir de modèle car un instrument en tous points semblable à celui de Peisey-Nancroix fut construit à Perloz, dans la Vallée d’Aoste, dix ans plus tard.
Dès l’origine, cet orgue comprenait 9 jeux : au clavier manuel : le nom des jeux répond à une terminologie spécifique latine courante dans l’orgue italien et qui situe le tuyau dans sa place au clavier, comme sur le sommier. Est-ce utile de vous rappeler que les tuyaux sont aussi nommés par leur hauteur exprimée non pas dans notre système métrique mais en pieds(environ33cm) ? Principal de 4’, Quinta decima 2’, Décima nona 1 1/3 , Vigesima seconda 1’Vigesima sesta 2/3 , Voce humana 4’, Flauta in quinta 2 2/3, Flauta in Ottva 4’Au pédalier: Flûte 8’. Tremblant : Cette disposition est typique de l’esthétique de l’orgue italien, avec son Ripieno, et son jeu ondulant, nous y reviendrons. Bien que de dimensions modestes, cet instrument se présentait à la manière traditionnelle de l’orgue italien, son clavier est dit «en fenêtre» à la base du buffet, les tirants de jeux regroupés en ligne sur l’un des côtés du buffet, le clavier est à «octave courte» de 45 notes (do, fa,ré,sol,mi,la, la#, si,), c’est-à-dire que la première octave du clavier ne comprend pas toutes les notes, ce qui demande à l’organiste une pratique de doigtéassez particulière. Cet usagepermettait de limiter le nombre de tuyaux dans le grave, de gagner de la place sur le sommier, et de réduire donc le coût. Cette disposition limitative est aujourd’hui supprimée au bénéfice d’un clavier normalisé. Le pédalier comprend seulement 8 notes, c’est peu en conviendra-t-on,mais suffisant pour apporter une base indispensable à l’assise harmonique de l’instrument. La soufflerie à l’extérieur du buffet est naturellement manuelle : une pompe mue par «un souffleur»sur deux leviers avec cordes et poulies en bois administre le vent. Depuis la restauration de 1974, sans neutraliser la soufflerie initiale, une soufflerie électrique a été installée, son interrupteur est si bien dissimulé sous le clavier qu’est bien malin l’organiste de passage qui s’en aperçoit !
87 ans après son installation, cet orgue fait l’objet d’une restauration, c’est déjà une belle performance de longévité; en 1860, un habitant de Bellentre, installa
un jeu de flûte de 8 pieds, sans doute celui que l’on trouveaujourd’hui à la pédale.
En 1885, soit 25 ans après, un facteur de Genève : Lenormand-Demorlane intervient, selon l’inscription qu’il laisse dans une laye du sommier mais sans énoncer l’objet de son travail. Enfin, il a fallu attendre 1974 pour qu’une restauration d’envergure pratiquée par un facteur comtadin de l’Isle-sur-la Sorgue, Alain SALS, redonne voix à cet orgue
après plus de trente ou même quarante ans d’un pénalisant silence.
Encore un mot sur la tuyauterie: les tuyaux de façade sont en étain martelé, écusson de bouche en ogive; les tuyaux de l’intérieur sont en étoffe, -rassurez-vous-ce n’est pas ce que d’aucun peut imaginer!!! Ils sont tout simplement coulés en un alliage de 2/3 d’étain et de 1/3 plomb, plus économique. Le jeu de «Voce Humana» est un fleuron de l’orgue italien, il n’est pas comme celui de l’orgue français un jeu à anche, comme le jeu de trompette, mais bien un jeu à bouche,sonnant par deux tuyaux parlant ensemble, volontairement et légèrementdésaccordés, créant ainsi un battementharmonique,réglable,similaire au tremblement sensuel de la voix humaine, d’où son nom.Ce jeu est spécifique de l’esthétique italienne, et on pense tout de suite à une certaine pièce de Frescobaldi comme la«toccata per l’Elevazione» qui émeut particulièrement l’auditeur par le souffle ondulant de sa respiration.
Reste enfin à parler du fameux Ripieno.
Nous avons dans l’orgue français, remontant au XIV °siècle, le «Plein Jeu» : ensemble de tuyaux dits Principaux regroupés dans un ordonnancement défini et rigoureux qui est là pour développer cette plénitude harmonique, cette puissance, cette majesté que l’on ne retrouve sur un plan instrumental qu’à l’orgue ; un seul tirant de jeu suffit à faire parler ensemble tous les rangs de ces tuyaux, mais sans pouvoir les dissocier.
Or, dans l’orgue italien, si l’on retrouve une esthétique sonore similaire, l’ingéniosité des organiers a voulu que chaque rang de tuyaux qui constitue cet ensemble puisse être sélectionné séparément, autorisant ainsi de multiples mélanges de sonorités typiques laissés à la discrétion et à la sensibilité de l’organiste. S’il appelle conjointement tous les rangs de tuyaux, on retrouve naturellement «un plein jeu». Une merveille que ce Ripieno, fabuleuse trouvaille mécanique, acoustique, musicale, d’une expressivité artistique et sensorielle à nulle autre pareille.
Le génie italien en somme!