
Dès le second siècle de notre ère, le pélican compte parmi les symboles emblématiques du Rédempteur dans le Physiologus: bestiaire chrétien mêlant des animaux réels (poisson, aigle, lion, agneau, pélican…)
des animaux mythiques (dragons, basilic, licorne, griffon…) et divers monstres terrifiants ou loufoques.
La mystique du pélican se réfère à une légende, doublée d’une observation erronée des mœurs de l’oiseau :
La légende :les petits du pélican réclamant trop violemment leur nourriture à leurs parents se virent tuer d’un violent coup de bec. Trois jours après, pris de remords, le père indigne se déchire la poitrine pour en arroser de son sang les petits corps inertes et ces derniers retrouvent la vie…
Une plaie du cœur d’où s’échappent du sang et de l’eau, une résurrection le 3ème jour : cela nous dit quelque chose !
Puis vient le grand St Augustin qui, dans son commentaire du psaume 101, voit dans le majestueux oiseau nourrissant ses poussins une image propice à la métaphore :
L’Eucharistie par laquelle Jésus nourrit les hommes de son corps et de son sang est au cœur du Nouveau Testament.
À l’image du pélican qui redonne vie à ses petits par son propre sang, le Christ donne sa vie et son sang pour la multitude.
Mais c’est encore plus le fait que St Thomas d’Aquin ait nommé le pélican dans une hymne eucharistique qui acte le rapprochement entre le pélican et l’Eucharistie.
La renaissance par la plus grande preuve d’amour : livrer sa vie pour les autres.
St Thomas d’Aquin :
« Pélican plein de bonté, ô Seigneur Jésus
Lavez de votre sang nos souillures
Une goutte suffit pour effacer
Toutes les scélératesses du monde. »
En hébreu, le mot pélican vient de la décomposition du nom ABRAHAM (Ab = père et Rarham = pélican).
Dans la symbolique hébraïque, Abraham est aussi le Père Pélican miséricordieux.
Les musulmans, quant à eux, font porter au pélican l’eau nécessaire aux
maçons pour construire le Kabaa depuis la mer jusqu’en plein désert…

Le pélican mystique a aussi eu une belle carrière en héraldique : par exemple sur les armoiries de la ville d’Arbois en Franche-Comté.
Au moyen âge, on ne savait toujours pas que le pélican nourrissait ses petits en dégorgeant les poissons emmagasinés dans une poche gulaire extensible qu’il vidait en pressant son bec contre sa poitrine. On croyait encore qu’il perçait son flanc pour nourrir ses petits de sa propre chair.
Dans les trois derniers siècles du Moyen-Age, les artistes sculptaient même le pélican et sa nichée au sommet de la croix, au-dessus de l’inscription I.N.R.I .
Le phénix, oiseau mythique qui renait de ses cendres, a souvent l’allure d’un pélican.
Nous connaissons bien maintenant cet oiseau très original, presque inchangé depuis le temps des dinosaures.
Même dépouillé de sa mystique, il garde le pouvoir de la beauté : ceux qui ont eu la chance de le voir voler savent que son élégance et son adresse peuvent nous faire voyager très loin dans nos rêves. Mais que pensaient les montagnards, naturellement peu familiers des mondes marins et fluviaux, de ce drôle de volatile ? Il ne devait pas sembler moins légendaire que le dragon…
Le pélican a-t-il perdu de sa superbe ? Non : ça n’est pas une entorse à la botanique qui va changer sa place de père exemplaire, capable de donner sa vie pour sa couvée.
Et d’ailleurs, en 2005, Benoît XVI n’a-t-il pas offert aux évêques qui ont assisté au synode sur l’Eucharistie un anneau gravé d’un pélican ?

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Le pélican des poètes et des élèves ayant bonne mémoire reste celui publié en 1835 par un poète amoureux de la Savoie des grands lacs : Alfred de Musset. On ne résiste donc pas à un détour en poésie :
extrait du long poème « Nuit de mai »
/… Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L’Océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son coeur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
…/
Cette autre petite poésie rappellera des souvenirs aux élèves de l’école de Peisey, du moins ceux des année 60-70 : Le pélican
Le Capitaine Jonathan,
Étant âgé de dix-huit ans,
Capture un jour un pélican
Dans une île d’Extrême-orient.
Le pélican de Jonathan,
Au matin, pond un œuf tout blanc
Et il en sort un pélican
Lui ressemblant étonnamment.
Et ce deuxième pélican
Pond à son tour, un œuf tout blanc
D’où sort, inévitablement Un autre qui en fait autant.
Cela peut durer pendant très longtemps
Si l’on ne fait pas d’omelette avant.
Robert Desnos, “Le Pélican”
in Chantefables et Chantefleurs, 1952.
Article paru dans le bulletin n° 4 de la communauté pastorale de Peisey en juillet 2022