La cloche sarrasine

La cloche dite “la Sarrasine” est datée de 1517. Elle et classée depuis le 20 janvier 2004. (référence PM73003344 ).
C’est la seule de nos cloches qui soit passée au travers les destructions des envahisseurs français en 1792-1794.
Les  destructions suivent la parution de  l’arrêté du 26 janvier 1794 (7 pluviôse an II), qui ordonne «  que tous les objets religieux qui se trouvent dans les églises ou au dehors, sur les routes ou les places publiques, soient sans délai ou enlevés ou anéantis » … et convertis en canons ou monnaies. le sinistre Albitte, met à exécution l’arrêté en Savoie « cependant il autorise chaque village à conserver une cloche pour sonner l’alarme. Peut-être la Sarrasine de Peisey fût-elle épargnée à ce titre, à moins qu’elle ne fût, comme on le dit aussi, sauvée de la destruction par une main secourable grâce à sa petite taille… »
(P. Givelet dans l’or et la pierre)

Qu’est-ce qu’un sarrasin en Tarentaise ?

On trouve en  Tarentaise plusieurs « tours sarrasines » et de nombreux toponymes qui font référence à ces Sarrasins. 
C’est là qu’il faut absolument mettre fin aux grosses bêtises qu’on trouve reprises dans nombre de présentations de la Savoie, y compris dans les ouvrages d’histoire : les Sarrasins, au sens français de populations mahométanes venues du pourtour de la Méditerranée entre le 8ème et le 10ème siècle, n’ont jamais mis le pied en Savoie.
Encore moins pour y rester une centaine d’années comme on le lit parfois. Sans laisser aucune trace ? rien dans les écrits, rien de bâti, rien dans le vocabulaire, rien dans l’art, et rien…dans la génétique, qu’on interroge certes depuis peu.

Les Sarrasins « savoyards » sont d’abord les descendants des premiers occupants de la montagne, installés au néolithique, à la fonte des glaciers, et que les envahisseurs divers (celtes, Allobroges, Romains, Gallo-romains, Burgondes)  ont repoussés
jusqu’aux plus hautes vallées où on les soupçonne d’avoir perduré passé l’an mille, faisant régulièrement des descentes dans les villages devenus chrétiens.  Même si ces Sarrasins-là avaient une légitimité antérieure de plusieurs millénaires sur les hautes vallées, ils ont disparu des mémoires : l’histoire est écrite par les vainqueurs.
St Bernard de Menthon n’a-t-il pas combattu ces « diables » sur les plus hauts cols ? On sonnait donc la cloche Sarrasine, pour prévenir de l’arrivée des montagnards qui venait du haut, et non pour de cavaliers venant du bas.

En fait, ces tout-premiers habitants portaient le nom d’ARPETARS (de AR : rocher, PE : sous et TAR : habitant)
De religion païenne et d’ethnie ligure, leur langue d’origine pré indo européenne, l’arpétara, de la famille des langues basquoïdes, a donné naissance à nombre de toponymes. Cette langue s’écrivait avec un bel alphabet. Elle a donné sa structure et son originalité à nos patois des hautes vallées, avec des sons qu’on ne retrouve pas dans les langues franco-provençales.

Nous serions redevables à ces grands-parents de la domestication de la petite vache montagnarde qui donnera la Tarine, des secrets de la fermentation du lait pour faire du fromage , des kilomètres de canaux d’irrigation à mi pente, en Tarentaise et plus encore en Val d’Aoste, des sentiers muletiers sur de très hauts passages et autre patrimoine qu’on commence seulement à essayer de retrouver. Leur redécouverte éclaire aussi d’un jour nouveau l’origine de nombre de traditions et légendes de nos montagnes : carnavals, fées et diables, sorciers…

Bon. Mais la cloche date de 1517 et ces Arpétars-Sarrasins ont été intégrés bon an, mal an à la société Tarine au 11ème siècle, soit un demi millénaire plus tôt…

Pourquoi une cloche sarrasine ?

C’est sans doute que pendant tout ce temps, les populations des vallées ont été trop
régulièrement victimes de pillards qui produisaient le même effet que des montagnards affamés : dévastations et misère. Toutes sortes d’armées remontaient régulièrement la Tarentaise : elles se nourrissaient en chemin. Des bandes de brigands, des invasions (français, milanais, …), des collecteurs d’impôts abusifs, etc.
Et c’est toujours la même cloche qui prévenait les gens !  Tous ces envahisseurs d’origine et de motivations diverses  ont endossés le qualificatif de « Sarrasins », qui valait pour toute intrusion étrangère.
Finalement les invasions se sont faites plus rares. Restaient les guerres et  les incendies !
C’est la cloche Sarrasine qui sonnait le tocsin jusqu’à ce qu’on mette une sirène sur la mairie.

On lira avec intérêt sur ce
chapitre les ouvrages de
Joseph Henriet

Article paru dans le bulletin n° 4 de l’association communauté pastorale de Peisey avril 2022

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