Saint jean et la petite vouivre

Pourquoi la dame a un serpent dans son verre ?
Quand on a 8 ans, on regarde beaucoup plus les animaux cachés dans les retables que les saints. Si l’adulte, à qui s’adresse la question, est capable de trouver la trombine du vermisseau dans le ciboire de Saint Jean, on est sur la bonne voie !
Jean est un saint associé à une symbolique très complexe. Loin de nous l’idée d’en faire le tour : l’objectif ici est seulement d’éclairer les représentations de St Jean en Haute Tarentaise et plus précisément aux Vernettes.

St Jean est  représenté :

–  disciple bien aimé, lors du dernier repas de Jésus, la sainte Cène,
–  au pied de la croix,  moment où Jésus lui confie sa mère
–  écrivant son évangile 
– plus rarement : au cours de deux épisodes de sa vie de pourfendeur des cultes polythéistes  ( il est le fondateur des 7 premières églises d’Asie mineure)
– lors de la conversion des païens d’Ephèse. 
– lors de son martyr à Rome, martyr dont il n’est pas mort
Saint Jean, le disciple préféré de Jésus, est présent dans toutes les églises, au pied du crucifié, sur les poutres de gloires. ( ci après : poutre de gloire du Villaret de Peisey)

Saint Jean l’évangéliste en Haute Tarentaise

Aucune église ne lui est spécifiquement dédiée en Haute Tarentaise, mais 3 chapelles le sont : celle de « saint Jean évangéliste » à Val d’Isère et celle de « St-Jean-porte-latine » du Poiset de Vulmix et celle de Villaroger.

Villaroger
Val d’Isère

Le Poiset de Vulmix

Quels symboles pour reconnaitre Saint Jean ?

Le livre et la plume

Le premier des attributs de St Jean est le livre (et la plume) : l’évangile qu’il a écrit, le dernier des 4.  Ce livre est la plupart du temps ouvert, ce qui manifeste la transmission du savoir, l’intelligence personnelle et l’importance de l’éducation.
(S’il est fermé, c‘est qu’il contient aussi des choses que tout le monde ne peut pas comprendre, des secrets pour les initiés.)
(ci-dessous un saint Jean “complet”, avec tous ses attributs classiques, chapelle du Villaret de Peisey)


 L’aigle

Le second est l’aigle . Mais attention : si les anciens avaient bien repéré les principales qualités de cet oiseau,  ils n’en tiraient pas les mêmes conclusions que nous aujourd’hui :
Sa vue perçante ? 
S’il pouvait fixer le soleil en plein midi, il pouvait donc voir le père, lui l’oiseau qui montait au plus haut du ciel.
Sa férocité ? 
Chasseur implacable certes, mais les anciens notaient qu’il laissait toujours la moitié de ses proies aux autres animaux. C’était un parangon de générosité …
Sa force ?
S’il renouvelait périodiquement son plumage et sa jeunesse : il en devint un symbole de la résurrection.
Mais surtout l’aigle s’attaquait volontiers aux serpents… autre symbole majeur
Pour ces multiples raisons, saint Jean est souvent appelé « l’aigle de Patmos » , le voyant de Patmos.

Fêté le 27 décembre, l’aigle biblique est un signe de victoire sur l’ignorance, véhicule de la vision et de la transcendance.


(ci-dessous fresque du plafond des Vernettes)

Le chaudron

Pourquoi « saint Jean porte latine »?
La vie de Saint Jean comporte un épisode romain.
Saint Jean subit en la ville de Rome un martyr cruel dont il ne mourut pourtant pas.
Il le subit devant la porte qui menait au Latium par la via latina : condamné sous l’empereur Domitien à être jeté dans une cuve d’huile bouillante…qui se transforma en bain rafraîchissant. « il en sorti plus frais et plus jeune qu’il n’y était rentré »  Voyant cela, l’empereur déporta le miraculé sur une ile de la mer Egée : Patmos.
Il y  vécu jusqu’à un âge très avancé et y écrivit l’apocalypse. Cet épisode est fêté par les catholiques le 6 mai.
Sur le lieu de ce martyr on trouve un oratoire « Saint Jean en huile ».
Curieusement dans un pays où le chaudron occupe une place si importante, les représentations de St Jean dans sa cuve  sont très rares. (ci dessous tableau de Martin Gomez de 1553)

Le calice, dit “la coupe e St jean”

La légende dorée, écrite au moyen-âge, nous raconte cet épisode de la vie de St Jean :
Aristodème, prêtre des idoles à Ephèse, voulu soumettre St Jean à une épreuve :

“Je croirai en ton Dieu si tu bois ce breuvage empoisonné et que tu n’en meures pas ».
Le grand prêtre testa d’abord le breuvage sur 2 condamnés qui moururent sur le champs…
St jean fit un signe de croix sur la coupe et but son contenu d’un trait. Il s’en porta bien, ressuscita les 2 condamnés et convertit toute la région. Ce triomphe de la foi fut rendu possible parce que le poison s’échappa de la coupe sous la forme d’un petit dragon-serpent : une vouivre domestiquée.
(ci dessous : St Jean par Alonso Cano pour le couvent de Séville en  1637 et St Jean par Le Greco)


C’est une histoire qui fait le lien entre les profondeurs mythologies païennes et le nouveau testament.
Nous sommes habitués à voir le serpent comme une personnification du mal. Cependant, c’est une vision assez incomplète qui ne permet pas de comprendre des images comme celle qui nous occupe aujourd’hui : celle d’un serpent petit, mignon et
obéissant.  Les plus anciens mythes du dragon-serpent sont beaucoup plus riches et complexes.
A l’origine, il y a l’énergie tellurique, l’Anima mundi,  qui parcoure l’échine de la terre et la dynamise, lui donne son souffle et sa chaleur, colore les sources guérisseuses. Son énergie chaotique est phénoménale, elle est à l’origine de tous les cataclysmes naturels (volcans, tremblements de terre). En occident on l’appelle « vouivre » mais elle est aussi vieille que l’humanité et porte nombre d’autres noms.  Cet un être souterrain qui mue, comme tous les reptiles : il symbolise l’éternel renouveau des choses.  Elle  est sauvage, terrifiante … sauf si on la domestique, auquel cas, meilleur allié de son maître,  elle devient docile et capable d’actions miraculeuses. (Dans le monde antique,  ce maitre est d’ailleurs souvent une maîtresse : c’est la femme-médecin de l’antiquité qui a la maîtrise du serpent guérisseur. Ci dessous : vouivre celtique, Eve tenant une vouivre domestiquée, Musée de Tau Rheims, caducée de mèdecin, et Armes du duché de Milan , avec vouivre. )

Chez les grecs anciens, Asclepios fait son «médicament» à partir du sang de la Gorgone, l’un des monstres de l’Antiquité associé au serpent. Il utilise le sang du côté droit de la bête pour faire ses remèdes, ce qui suggère que le côté gauche de la bête est toxique. Le serpent a une double nature : à la fois la cause et le remède à la maladie.

Dans l’ancien testament, la vouivre prend la forme d’un serpent d’airain (livre des nombres XXI 6-9). Un serpent créé par Moïse dans un désert où les hébreux étaient piqués par de multiples « brûlants ». Dieu lui dit « Façonne un serpent d’airain et fixe le sur une perche. Quiconque aura été mordu et verra ce serpent sera guéri »
Ce serpent là est aussi à demi-symbole de vie, de guérison et de connaissance.
Voilà le plus ancien des  pouvoirs du serpent : celui de dualité, d’inversion qui est la racine de la ruse. Comme une clef qui peut aussi bien ouvrir que fermer, une force fantastique qui peut aussi bien tout détruire qu’aider à  faire des miracles

Dans le nouveau testament, deux phrases des évangiles annoncent le miracle du calice de St Jean :
« Il est vrai que vous boirez la coupe que je vais boire » évangile de Mathieu
«  voici les miracles qui accompagneront ceux qui ont cru : quand ils auront bu quelques breuvages mortel, il ne leur fera point de mal » évangile de marc.
A Ephèse, par l’entremise de St Jean, le Christ dupe le diable en changeant la mort en vie. C’est une réversion de ce qui avait été inversé au commencement,  dans le jardin du paradis terrestre, au pied de l’arbre de la connaissance.
Assez représentée en Haute Tarentaise, pays de sources, cette petite vouivre malicieuse, pacifiée par la bénédiction de St Jean, le plus « féminin » des apôtres, est donc, près de la source  des Vernettes, tout sauf un hasard.  Les points de rencontre des artères de la vouivre tellurique furent des lieux sacrés, des centres d’énergie aux propriétés bienfaisantes. Qui peut dire que les Vernettes n’en furent pas, dès l’évacuation des vallées par les glaciers et le passage des hommes ?
On sait seulement que cette petite source était connue bien avant le 17ème siècle. Donc depuis la nuit des temps, la vouivre n’a jamais quitté ses abords : malicieuse, elle s’est réfugiée dans le ciboire de St Jean, où les chrétiens lui ont fait une petite place. Verte à points rouges, elle nous rappelle que la dualité des choses est un des premiers concepts de l’humanité.

Nous sommes partis de Notre Dame de Paris pour le premier coq de France, (sujet du bulletin n° 3 de la cpp) nous y retournons pour la vouivre, sa voisine de pinacle, dont la  disparition a moins ému que celle du volatile.

Elle était en plomb : elle a totalement fondu. Roulée  au pied de la splendide croix-rose des vents, à l’orient de la cathédrale et à l’aplomb du chœur,  voisine des gargouilles et foudres-serpents, Cette vouivre  occupait une place de choix pour rappeler aux parisiens  l’impermanence des choses et la force de la vie.  À mi-hauteur de la hampe porte croix, on voyait à peine un renflement en forme d’ondulation avec une tête canine qui se mordait la queue : une vouivre ouroboros . En se dévorant ainsi , elle se nourrissait et se renouvelait  indéfiniment. 

Saint Jean dans l’église de Peisey

Trois statues dans cette église :
Saint Jean priant au pied de la croix sur la poutre de gloire
Saint jean présentant le calice en attique du retable du Rosaire
Saint Jean présentant le calice en attique du retable de Saint Jean Baptiste

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